Dans un interview accordé au journal Le Monde (par Youness Bousenna, publié le 24 novembre 2024), Pierre Gaussens explique les raisons qui l'ont conduit, ainsi qu'un collectif de chercheurs venant de tous horizons, à critiquer les fondements des théories décoloniales.
Etre de gauche et remettre en question le décolonialisme demande une lucidité éloignée des courants idéologiques dominants.
Les deux arguments fondamentaux apparaissent ici :
Pourquoi avoir élaboré cet ouvrage collectif visant à critiquer la « #raison_décoloniale » ?
Ce projet venait d’un double ras-le-bol, partagé avec ma collègue Gaya Makaran, de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM). Nous étions d’abord agacés par les faiblesses théoriques des études décoloniales, dont les travaux sont entachés de #simplisme et de #concepts_bancals enrobés dans un #jargon pompeux et se caractérisant par l’#ignorance, feinte ou volontaire, de tous les travaux antérieurs en vue d’alimenter une stratégie de #rupture. Celle-ci a fonctionné, car la multiplication des publications, des revues et des séminaires a permis au mouvement de gagner en succès dans le champ universitaire. Ce mouvement anti-impérialiste a paradoxalement profité du fait d’être basé dans des universités américaines pour acquérir une position de force dans le champ académique.
La seconde raison tenait à notre malaise face aux effets des théories décoloniales. Que ce soient nos étudiants, les organisations sociales comme les personnes indigènes rencontrées sur nos terrains d’enquête, nous constations que l’appropriation de ces pensées menait à la montée d’un #essentialisme fondé sur une approche mystifiée de l’#identité, ainsi qu’à des #dérives_racistes.
Quelles sont les origines des études décoloniales ?
Les études décoloniales ont été impulsées par le groupe Modernité/Colonialité, un réseau interdisciplinaire constitué au début des années 2000 par des intellectuels latino-américains, essentiellement basés aux Etats-Unis.
Les études décoloniales sont plurielles, mais s’articulent autour d’un dénominateur commun faisant de 1492 une date charnière de l’histoire. L’arrivée en Amérique de Christophe Colomb, inaugurant la #colonisation_européenne, aurait marqué l’entrée dans un schéma de #pouvoir perdurant jusqu’à aujourd’hui. Ce schéma est saisi par le concept central de « #colonialité », axe de #domination d’ordre racial qui aurait imprégné toutes les sphères – le pouvoir, le #savoir, le #genre, la #culture.
Sa substance est définie par l’autre concept phare des études décoloniales, l’#eurocentrisme, désignant l’hégémonie destructrice qu’aurait exercée la pensée occidentale, annihilant le savoir, la culture et la mythologie des peuples dominés. Le courant décolonial se fonde sur ce diagnostic d’ordre intellectuel, mais en revendiquant dès le début une ambition politique : ce groupe cherchait à se positionner comme une avant-garde en vue d’influencer les mouvements sociaux et les gouvernements de gauche latino-américains.
Pierre Gaussens est enseignant, sociologue et chercheur au Collège du Mexique. Il a dirigé avec Gaya Makaran des recherches sur les théories décoloniales avec un groupe de personnes d'horizons divers, sur le plan géographique (neuf pays représentés) mais aussi professionnel réunissant universitaires et militants. Le résultat est un un essai critique sur les théories décoloniales dont le titre est inspiré du livre de Frantz Fanon : Piel blanca, máscaras negras. Crítica de la razón decolonial, éditions Bajo Tierra, 2020 [Peau blanche, masques noirs. Critique de la raison décoloniale].
(Image de couverture : Le DDV.)
Ainsi la référence à Frantz Fanon rejoint clairement les convictions de la psychiatre Alice Cherki qui a côtoyé ce dernier durant plusieurs années à l'hôpital de Blida, près d'Alger.
Dans un entretien du 22 décembre 2021, avec la revue en ligne Le DDV, Pierre Gaussens affirme la distorsion subie de la pensée et de l'oeuvre de Frantz Fanon :
"La théorie décoloniale s’appuie sur une redécouverte d’auteurs et d’ouvrages de la tradition anticoloniale qui est souvent opérée d’une façon contestable, parfois ouvertement révisionniste. C’est typiquement le cas avec Frantz Fanon, dont la pensée est récupérée, revue et détournée. La richesse de son œuvre et la complexité de ses idées sont dissoutes dans la théorie décoloniale. C’est ainsi que la dialectique de la colonisation disparaît dans un antagonisme binaire entre métropole et colonies, entre mondes « blanc » et « non blanc », que la métaphore de la couleur de peau devient réalité, que l’homme noir supplante le communiste, que la lutte des classes se mue en choc des civilisations et l’exploitation en racisme, abandonnant de la sorte ce qui fait la puissance de l’œuvre de Fanon : son profond humanisme, son internationalisme et son universalisme, n’en déplaise à ses promoteurs."
Les théories décoloniales aboutissent à l'opposé de leurs objectifs par la dévalorisation des minorités en les dépouillant de toutes complexités.
"Une fois poussée la logique décoloniale à son terme, c’est effectivement la figure rousseauiste du « bon sauvage » qui réapparaît d’une façon tout à fait paradoxale. Les conséquences sont funestes, car cela conduit à enfermer une fois de plus les peuples originaires, indigènes et afro-descendants dans une bulle qui renvoie à une pureté originelle fantasmée, non « contaminée » (par l’Occident, les « blancs » etc.), ce qui condamne ces peuples à une condition prémoderne et ferait d’eux des fossiles vivants. Cela se traduit également par une défense des « épistémés opprimées » qui oscille entre misérabilisme philanthropique et exaltation millénariste, pour paraphraser Pierre Bourdieu."
En repositionnant la "race" au centre de leurs débats, ils écartent les visions humanistes et réduisent les peuples à des blocs identitaires.
"La théorie décoloniale repose sur une vision du monde profondément culturaliste, dans laquelle la « race » est le facteur principal. [...] C’est pour cette raison que nous parlons d’une perspective réactionnaire, qui enferme les peuples dans des identités figées et confrontées entre elles. Cette vision des choses est extrêmement dangereuse parce qu’elle nie la complexité du monde, en réduisant tout à des questions identitaires et culturelles, et qu’il est nécessaire de se rappeler, en outre, que faire de la « race » le moteur de l’Histoire est le propre de l’idéologie nazie."
/https%3A%2F%2Fwww.lechappee.org%2Fsites%2Fdefault%2Ffiles%2Fstyles%2Fvignette_image_additionnelle%2Fpublic%2Farticles-agendas%2Fcritiquedelaraisondecoloniale_7.png%3Fitok%3DJ_zdvIps)
" "Les études décoloniales réduisent l'Occident à un ectoplasme destructeur" "
Les études décoloniales ont été impulsées par le groupe Modernité/Colonialité, un réseau interdisciplinaire constitué au début des années 2000 par des intellectuels latino-américains ...
/image%2F6950708%2F20230803%2Fob_b1e64f_ezgif-com-optimize.gif)
/image%2F6950708%2F20241128%2Fob_03ea44_peinture-gaussens.png)
/image%2F6950708%2F20241128%2Fob_bf1c34_frantz-fanon.png)
/https%3A%2F%2Fwww.leddv.fr%2Fwp-content%2Fuploads%2FCapture-de%CC%81cran-2021-12-22-a%CC%80-09.13.05.jpg)
/https%3A%2F%2Fimg.lemde.fr%2F2024%2F11%2F21%2F506%2F0%2F3335%2F2223%2F1440%2F960%2F60%2F0%2F4dca36b_1732196972116-pierre-gaussens.jpg)