La polémique autour de Stéphane Beaud, sociologue, et Gérard Noiriel, historien, émerge dès la publication de leur livre Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie (Agone 2021). Les deux auteurs y critiquent la place croissante prise, selon eux, par la notion de race dans les sciences sociales, les médias et le débat public français.
Ils signent également, en janvier 2021, un article dans Le Monde Diplomatique, intitulé Impasses des politiques identitaires
« La comparaison des deux pétitions (Manifeste pour une République française antiraciste et décolonialisée pour Mediapart et Appel contre la racialisation de la question sociale pour Marianne) montre comment fonctionne ce que Pierre Bourdieu appelait le jeu des « cécités croisées * ». La critique justifiée des violences racistes de certains policiers et du « racisme d’État » dans les colonies françaises jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie conduit les pétitionnaires de Mediapart à défendre un projet politique focalisé sur les questions raciales et décoloniales occultant les facteurs sociaux. Inversement, les auteurs de l’appel paru dans Marianne rappellent le rôle central que joue la classe sociale dans les inégalités qui touchent la France d’aujourd’hui, mais leur propre combat identitaire, résumé par le slogan « Notre République laïque et sociale, une chance pour tous ! », les pousse à affirmer que « notre pays n’a jamais connu la ségrégation », affirmation qu’aucun historien, aucun sociologue sérieux ne peut cautionner. Ces affrontements identitaires, où chaque camp mobilise sa petite troupe d’intellectuels, placent les chercheurs qui défendent l’autonomie de leur travail dans une position impossible. » - Monde Diplomatique.
Le 17 mars 2026, lors de la matinale de BFM-TV/RMC, animée par Apolline de Malherbe, Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, dénonce des fake news (ville des noirs) en disant : « Moi je n’aime pas trop le terme “racisé”. » Le 30 mars, sur France Inter, il précise : « Vous allez dans les quartiers populaires, il n’y a aucun habitant de Saint-Denis ou des quartiers populaires qui se qualifierait spontanément de “racisé”. »
Le 2 avril 2026, Le Monde publie une tribune écrite par Stéphane Beaud et Gérard Noiriel « Refuser de diviser le peuple français entre les racisés et les non-racisés n’est pas nier l’existence du racisme ». Cette tribune révèle des fractures essentielles au sein même de la « gauche ».
Stéphane Beaud et Gérard Noiriel expriment la crainte d’une forme de réification : même si l’on dit que la race est une construction sociale, le fait de l’utiliser constamment comme un concept avouable et décomplexé peut lui donner une « réalité objective » dans les esprits.
Enfin, ils dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une tendance à faire de la race une cause centrale des inégalités, en négligeant un élément fondamental, la classe sociale.
Ils se positionnent à contre-courant d’un « business postcolonial ». Quoique certains intellectuels ont contribué à faire connaître au grand public des dimensions longtemps négligées de l'histoire coloniale française, ils ont pris part à une médiatisation excessive de récits spectaculaires et à transformer la question coloniale en un marché symbolique très rentable : expositions, documentaires, grands événements médiatiques, conférences, ouvrages collectifs, interventions dans la presse, etc.
Cette approche où se mêlent recherche, militantisme, valorisation intellectuelle aboutirait, selon eux, à une simplification de réalités historiques complexes.
Une remise en question proche de celle de Pierre Gaussens
Cette remise en question des méthodes de recherches sociologiques, par Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, rappelle les travaux de Pierre Gaussens critiquant les fondements théoriques des études décoloniales dans un livre collaboratif intitulé Piel Blanca, Mascaras Negras. Critica de la Razon Decolonial, UNAM, paru en 2020, éditions Bajo Tierra (Peau blanche, masques noirs. Critique de la raison décoloniale). Pierre Gaussens y dénonce une focalisation ethnique bloquant l’analyse des rapports_de_domination pluriels, ainsi qu’une essentialisation induisant un danger d’ordre politique, le « campisme » qui érige toute puissance s’opposant à l’Occident en une force par essence décoloniale. En reprenant le titre du livre de Frantz Fanon, Pierre Gaussens insiste sur la distorsion subie de la pensée et de l'oeuvre du psychiatre et écrivain:
« La théorie décoloniale s’appuie sur une redécouverte d’auteurs et d’ouvrages de la tradition anticoloniale qui est souvent opérée d’une façon contestable, parfois ouvertement révisionniste. C’est typiquement le cas avec Frantz Fanon, dont la pensée est récupérée, revue et détournée. »
Bally Bagayoko, être ou ne pas être racisé
Bally Bagayoko volontairement ou non, a donc lancé une bombe sur les théoriciens post-coloniaux qui signent une régression d’une partie de l’humanité à une catégorie raciale, les « racisés ». Ce sont définitivement des cailloux dans leurs chaussures.
Des théories imposées dans la verticalité et donc une reconnaissance d’inégalité dans les prises de décisions (une poignée d’individus décident ce que d’autres sont et ressentent parce que différents) précèdent généralement une distanciation idéologique. Rappelons-nous, dans un contexte autre, la rupture du politicien et écrivain Aimé Césaire avec le Parti communiste.
En novembre 1956, Césaire, au cours d’un discours en Martinique, émet des griefs personnels et problématiques envers les dirigeants du Parti Communiste :
« La direction du Parti Communiste Français m'a toujours tenu en position de vassal. Je n'avais le droit de prendre aucune initiative. Je me faisais fréquemment blâmer. Au Congrès du Havre, je n'ai pas eu le droit de prendre la parole. J'ai été brimé systématiquement. Nous sommes marqués par le génie français et je considère comme permanente et définitive notre appartenance à l'Union française. » Texte d’Aimé Césaire cité par Thomas A. Hale, Les écrits d’Aimé Césaire : Bibliographie commentée, Volume 14, numéro 3-4, octobre 1978, Études françaises.
Bally Bagayoko a été élu maire parce qu’il est un Français. Il doit remplir son rôle comme tout autre maire Français. Pourquoi devrait-il en premier lieu diriger sa ville en fonction d’une couleur de peau ?
La notion de race est donc réintroduite par ceux mêmes qui veulent combattre le racisme.
Et à partir de quand, de quoi est-on racisé, à partir de quelle nuance de peau ? à partir de quel pourcentage d’adn ? Quel adn ? L’adn de quelles ethnies ? Combien de générations doivent être racisées pour être racisé ? Ou combien de générations doivent être non racisées pour être considéré comme non racisé ?
Toutes ces questions rendent visibles la dangerosité des concepts identitaires quels que soient leurs objectifs idéologiques.
Note : « cécités croisées * » analyse partielle produite par une opposition intellectuelle trop rigide ou sous-tendue par une position idéologique.
Credit photo : Freepik.
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Pierre Gaussens, théories décoloniales et Frantz Fanon - Expressions Plurielles
Dans un interview accordé au journal Le Monde (par Youness Bousenna, publié le 24 novembre 2024), Pierre Gaussens explique les raisons qui l'ont conduit, ainsi qu'un collectif de chercheurs venan...
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