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La polémique Grasset et la culture radicalisée

Les faits : Mardi 14 avril, Olivier Nora, Président Directeur Général depuis 26 ans de la maison d’édition Grasset, a été débarqué de ses fonctions peu après l’entrée de l’écrivain Boualem Sansal dans la même maison. La décision s’est muée en « séisme » alors même que le Festival du Livre se tenait au Grand Palais à Paris du jeudi soir au dimanche 19 avril.

Les résultats :  220 auteurs publient une tribune où ils annoncent quitter Grasset : « Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset. »

L’accusé désigné de l’éviction est le milliardaire Vincent Bolloré. On parle dans les médias de l’emprise ou de la pieuvre Bolloré.

Une analyse empirique de cette situation permet de constater que 220 auteurs quittent Grasset à cause de l’entrée d’un seul auteur, Boualem Sansal, nommé à l’Académie Française après son retour d’Algérie. Ce sont bien eux qui partent et marquent ainsi une atmosphère d’intolérance. Leurs craintes de subir des pressions grevant substantiellement leurs écrits sont-elles justifiées ? Leurs liens vis-à-vis des éditeurs n’ont rien à voir avec la dépendance de salariés. Ils demeurent libres pour chacun de leurs textes de se plier ou non aux modifications exigées par leurs interlocuteurs.

D’autre part, une floraison d’articles désapprouvant le licenciement d’Olivier Nora, proviennent de médias classés à gauche dont Le Monde et L’Humanité.

La pensée de gauche serait-elle devenue une bien-pensance qui doit s’imposer à tous parce que perçue comme humaniste, juste, car elle défendrait les plus faibles. Des intellectuels pourraient se permettre d’interdire toute remise en question, tous arguments s’opposant aux leurs ?

Les nuances d’analyses, les débats font donc désormais partie des archives de siècles passés et des dictatures s’emparent de l’édition et pire encore du monde de la culture.

Il est vrai qu’un empire éditorial qui étend sa toile de jour en jour sur les médias peut être une cause d’inquiétude, en effet, Vincent Bolloré se trouve en peu de temps à la tête des chaines du Groupe Canal+ (C8, Canal+, CNews, CStar), de l'éditeur Editis, des radios Europe 1 et RFM, ou encore Télé-Loisirs, Geo, Gala, Voici, Femme actuelle, Capital et Le Journal du dimanche. Mais un tel tollé est-il en cours lorsque les Gafam avalent la majeure partie de nos données et analysent quotidiennement nos comportements, nos préférences aux fins de modifier nos pensées ?

La culture s’est radicalisée au point qu’il ne nous reste que deux choix possibles : droite ou gauche, la gauche étant angélique et la droite diabolique. Une réduction caricaturale qui vient d’être démontrée par 220 auteurs déniant à un autre un droit à la publication auprès d’un même éditeur.

Vincent Bolloré

Vincent Bolloré

Les raisons du départ soudain d’Olivier Nora sont invoquées par Vincent Bolloré dans le Journal du Dimanche.

  • Des résultats de moins en moins performants des éditions Grasset. Le chiffre d’affaires est tombé de 16,5 millions d’euros en 2024 à 12 millions en 2025 (baisse de 25%), ainsi qu’un résultat opérationnel en baisse, alors que Louis Hachette Group, qui comprend les activités de Lagardère et le groupe de médias Prisma, a annoncé jeudi 16 avril dernier, un chiffre d'affaires en hausse au premier trimestre, à 2,09 milliards d'euros. La logique purement économique de Bolloré se heurte à celle du directeur de Grasset qui, lui, ne se préoccupe que de sa ligne éditoriale et de l’entretien de son écurie littéraire, à grands coûts d’euros.
  • Une rémunération d’Olivier Nora passant de 830 000 euros à un million d'euros (de 977 000 à 1,17 million de dollars).
  • Un désaccord sur la date de sortie du prochain livre de Boualem Sansal programmé pour la fin de l’année, ce qui était contraire à la volonté de la direction Hachette, qui est le réel propriétaire de Grasset. Le livre sera publié en juin 2026.

Mais les causes centrales de ce "tollé" sont bien les divisions idéologiques qui se sont accrues ces dernières années, tout en vidant les débats de leur densité intellectuelle. Des divisions qui se sont cristallisées particulièrement autour de l’écrivain Boualem Sansal qui, lui a choisi de quitter Gallimard pour Grasset. Selon France info, l'écrivain aurait préféré conserver "la ligne de résistance", défendant une "position de principe : pas de soumission, pas de négociation. Quitte à rester en prison", plutôt que d'adopter une "démarche diplomatique". Par sa liberté d’opinion et sa volonté de n’entrer dans aucune case, il devient le bouc émissaire de la radicalité gauche – droite et surtout de la déception de la gauche.

Aurore Bergé dans un article du Figaro dénonce une cabale : « Mettre en accusation cet homme me dérange profondément. Je n’aime pas les cabales, je n’aime pas les campagnes de presse contre un homme ou une femme », a poursuivi la ministre. « Je n’aime pas l’idée qu’il soit en une d’un journal, quel qu’il soit, plutôt que de soutenir un homme qui, au-delà du fait qu’il a été emprisonné, est d’abord un très grand auteur et que la France a la chance d’avoir. »

D’ailleurs le journal en ligne Huffpost, dont les contributeurs sont généralement considérés politiquement de gauche, ne s’y trompe guère et nous lance un apéritif sous forme de sous-titre : « La gauche déplore la décision prise par Vincent Bolloré de se séparer de l’éditeur historique de Grasset. À droite et à l’extrême droite, c’est silence radio. »

Platon, Descartes, Kierkegaard, Kant, Proust étaient-ils de gauche ou de droite ? Auraient-ils, s’ils vivaient à notre époque, ressenti le besoin de se faire publier par des éditeurs politiquement figés dans leurs lignes éditoriales ?

 

Ces questions ont des répercussions et se posent intensément dans les relations entre écrivains des Antilles, éditeurs et par extension aux libraires, puisque la langue imposée est celle du colonialisme, de l’impérialisme et de la couleur de peau.

Les extrêmes conduisent à d’autres extrêmes et les intellectuels semblent avoir oublié leurs rôles dans le rétablissement d’un certain équilibre des raisonnements contradictoires.

Tag(s) : #Opinions, #Actualités, #Société
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