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Les sœurs de Marronne ou fuir l'esclavage au féminin (Saint-Domingue, 1766-1790)

Le Bulletin n°201 - mai-août 2025 - de la Société d'Histoire de la Guadeloupe contient un long article de Jean-Louis Donnadieu sur le marronnage des femmes à Saint-Domingue, qui vient combler un manque.

Ce travail est fondé sur le dépouillement systématique des avis de recherches publiés par les maîtres et aussi les annonces de capture par la maréchaussée ainsi que les reventes "d'épaves", durant le quart de siècle qui précède la Révolution.

Voilà quelques extraits de ce panorama général.

(Credit Image : David Edward Cronin, Esclaves fugitifs dans le Dismal Swamp,1888, New-York Historical Society.)

Le 4 mars 1768, six esclaves « marrons » (fugitifs) – quatre hommes, deux femmes – font leur entrée à la geôle du Cap-Français, conduits manu militari par la police urbaine ou la maréchaussée, selon qu’ils aient été capturés en ville ou dans la proche campagne. Le préposé aux écritures qui les interroge relève quelques éléments susceptibles d’avertir les maîtres lors de la publication des avis de « nègres marrons » dans la livraison à venir des Affiches Américaines, l’importante gazette de la colonie de Saint-Domingue (en l’occurrence, l’édition du 9 mars 1768). Pour l’une des femmes, on peut lire : « Une négresse créole, nommée Marronne, étampée [marquée au fer] sur le sein droit LESCORET et au-dessous IL, âgée d’environ 20 à 22 ans, marquée de petite-vérole, laquelle a dit appartenir à M. Chapdu négociant ». Notre fugitive capturée déclare-t-elle s’appeler Marronne par bravade, par défi de l’autorité esclavagiste ? Il semble plutôt que son maître ait eu la fantaisie de l’appeler ainsi [1]. Quoi qu’il en soit, cette jeune femme native de la colonie, réduite en esclavage comme ses parents, marquée au fer comme beaucoup, issue – fait notable – du milieu urbain, ayant aussi au visage les stigmates de la petite-vérole (variole), présente un profil que l’on pourrait retrouver chez nombre de ses consœurs ayant elles-aussi refusé leur condition servile en prenant les chemins de traverse. Marronne nous rappelle aussi que si les hommes forment, de loin, le gros des cas de marronnage recensés par la presse coloniale, des femmes ne sont pas en reste et ont franchi le pas. Quant à Marie, l’autre marronne entrée à la geôle le même jour, elle est congo (donc bossale, c’est-à-dire venue directement d’Afrique), son étampe est illisible (mal faite, ou action sur la peau pour tenter d’effacer cette marque ?) et dit sortir de l’habitation de Mme Biou, au Terrier-Rouge, par conséquent issue du milieu rural. Un cas complémentaire de celui de l’urbaine Marronne, les deux fugitives – dont on ignore le sort ultérieur (probablement récupérées par leurs propriétaires respectifs) – résumant sans le vouloir des facettes importantes du phénomène de marronnage que nous allons passer en revue.

Femmes et hommes

          Le marronnage dans la partie française de Saint-Domingue a déjà fait l’objet de multiples études dont les points de vue peuvent être classés en deux courants : soit considérer que le marronnage est un refus de circonstance, une résistance à l’esclavage plutôt ponctuelle, aléatoire et sans projet politique défini (Yvan Debbasch, Gabriel Debien, David Geggus illustrent cette « école »), ou au contraire y voir la quête insatiable de la liberté, l’amorce de la révolte de 1791, sinon même l’âme de l’insurrection qui fait débuter la Révolution haïtienne (travaux de Jean Fouchard, Carolyn Fick ou plus récemment Crystal Nicole Eddins).[2]

Ce débat n’est donc pas anodin et reste ouvert car, en filigrane, se pose la question centrale des origines de cette Révolution et des motivations de ses acteurs.

Au-delà de cette interrogation sous-jacente, sur un autre plan, les divers travaux déjà effectués montrent que le marronnage est d’abord – pour ne pas dire surtout – une affaire d’hommes. Bien sûr, on y rencontre aussi des figures féminines, mais il n’y a pas encore eu, à notre connaissance, de travail spécifique sur la fuite des femmes esclaves à Saint-Domingue. Pourtant, étudier les cas de celles qui s’enfuient permet d’avoir une vision panoramique – sur l’ensemble de la colonie – de ce marronnage, même s’il est catégoriel (donc partiel) et même s’il est conditionné par un déséquilibre démographique : en effet, si on retient les chiffres avancés par l’avocat Moreau de Saint-Méry dans sa Description… de la partie française de Saint-Domingue (1797), à la veille de la Révolution on a, parmi la population esclave prise dans son ensemble, le rapport 44,5% de femmes pour 55,5% d’hommes.[3]

 

Les sœurs de Marronne ou fuir l'esclavage au féminin (Saint-Domingue, 1766-1790)

Non seulement il y a potentiellement davantage d’hommes que de femmes pouvant marronner, mais les cas relevés montrent un déséquilibre numérique important, entre genres mais aussi entre parties administratives. Il n’empêche : si l’étude du marronnage des femmes permet de confirmer des observations déjà relevées par ailleurs [4], elle souligne aussi quelques aspects méconnus du refus de l’esclavage. Et quels éléments de réponse cette étude permet-elle d’apporter au débat historiographique évoqué plus haut ?

          Donnons d’emblée les chiffres-clé : sur la période 1787-1790, soit quatre ans avant que ne se déclenche l’insurrection des esclaves au nord de Saint-Domingue, on a annuellement, sur l’ensemble des cas de marronnage relevés dans notre source (la gazette coloniale Affiches Américaines) 13% de femmes, pour 87% d’hommes. Pour le dire autrement, et en arrondissant un peu, on obtient le rapport 1 femme pour 9 hommes. Mais s’arrêter à ce premier constat serait masquer l’élan initial par rapport aux effectifs démographiques respectifs. Car alors on arrive au résultat suivant : 166 départs pour 100 000 femmes esclaves, 923 départs pour 100 000 hommes esclaves, soit une différence d’un facteur 5,56 (pour le dire autrement, pour 10 femmes qui marronnent, on compte 55 hommes) ; si bien qu’en forçant légèrement le trait pour simplifier (de nouveau par défaut pour les femmes), on a le rapport 1 femme marronne pour 6 hommes marrons. Il y a donc toujours une nette différence numérique, mais moindre qu’avec le rapide comptage des cas. Si on part du postulat que le désir de s’enfuir est universellement partagé, force est de constater qu’il y a davantage d’obstacles sur la route des femmes du fait notamment d’un inégal partage des tâches, de moindres occasions à elles offertes, sans oublier une entrave de taille – pour le coup typiquement féminine –, celle liée à la maternité [5]. D’où ce regard spécifique à porter sur ces femmes qui, malgré tout, ont décidé de tenter l’aventure du marronnage.

          Entendons-nous : on ne va pas ici rechercher une « manière féminine » de marronner (Qu’est-ce que cela veut dire, d’ailleurs ? De même qu’une « manière masculine » ?) mais simplement voir ce que ces femmes marronnes peuvent nous apprendre de leur condition et de leur situation. Avec une certaine prudence, car en quoi ces femmes marronnes seraient-elles représentatives de la condition de toutes celles qui n’ont pas marronné, ou de celles dont on n’a aucune trace mais ayant pourtant marronné ? La réponse est impossible à donner de façon sûre. À défaut, on peut cependant brosser quelques traits d’ensemble faisant ressortir des tendances, des indications, et citer des cas particuliers. Le tout permet de ne pas oublier le sort, les espoirs, les luttes de Marronne et de toutes ses consœurs, comme « ambassadrices », « porte-drapeau » de toutes les femmes réduites en esclavage dans une colonie considérée comme la « Perle des Antilles » et qui contribuait à la prospérité du royaume de France avant la Révolution. Prospérité à laquelle elles participaient fortement, sans que leur sort ne s’améliore.

(…)

Évolution dans le temps

          Durant le quart de siècle pour lequel nous sommes renseignés, que peut-on observer de l’évolution du nombre de cas de marronnes ? Précisons au préalable qu’ils sont enregistrés ici à la date de parution du numéro dans lequel le cas est présenté la première fois [6]. Les récidives ne sont pas comptabilisées comme nouveau cas puisqu’il s’agit de la même personne, mais on observe des femmes vraiment déterminées à vouloir prendre la clé des champs… ou celle de la ville. En résumé, voilà le graphique que l’on peut dresser à partir des différents cas recensés, en faisant le distinguo entre les avis de recherche – à l’initiative des propriétaires – et les annonces de capture (et reventes comme épaves, car il a bien fallu qu’elles soient capturées auparavant, successions vacantes mises à part)

 

Les sœurs de Marronne ou fuir l'esclavage au féminin (Saint-Domingue, 1766-1790)

Premier constat : une tendance à l’augmentation des cas exposés par la presse, mais avec de variations sensibles selon les années, pas faciles à expliquer. On peut toutefois, pour la fourchette 1776-1783, remarquer qu’elle correspond à la guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique (très peu d’arrivées d’esclaves durant cette période du fait de l’active guerre de course menée par les Anglais, qui étrangle les échanges maritimes ; à ce très net tarissement de la source correspondrait un moindre départ de « nouvelles » esclaves cherchant à s’enfuir – et peut-être aussi davantage de surveillance de la part des maîtres ? –, d’où le « creux » observable ; on voit durant ces années-là une proportion d’avis de recherche relativement plus importante, les maîtres devenant probablement plus soucieux de récupérer leurs esclaves en cavale – devenues plus rares – qu’en temps de paix. Rappelons par ailleurs que pendant le quart de siècle étudié, la population esclave de la colonie va quasiment doubler, jusqu’à atteindre le demi-million de personnes à la veille de la Révolution. L’augmentation du nombre de fugitives suit cette tendance, mais on ne peut pas, néanmoins, parler d’une intensification flagrante du phénomène au vu de ces seuls relevés. Un phénomène qui, par ailleurs, reste numériquement très faible : moins de 400 nouveaux cas de départs en 1789, l’année où le marronnage recensé est le plus intense, sur une population d’environ 210 000 femmes réduites en esclavage (soit un rapport de 2 pour 1 000, ou 0,2%). Même en y ajoutant les récidives, la simple arithmétique nous montre un phénomène clairement marginal. Ce qui conforte la thèse « minimaliste » (celle de l’aventure aléatoire, circonstancielle). Mais ce serait oublier l’effet cumulatif d’avec les autres années (et la question des récidives) et la symbolique sous-jacente que représente le marronnage et son écho, tant auprès des maîtres qu’auprès des esclaves qui ne marronnent pas mais résistent autrement à cette négation de l’humanité que constitue la réduction en servitude ; les commentaires oraux que les esclaves pouvaient faire sur les cas de marronnage qu’ils connaissaient n’ont pas laissé de trace.

          Toujours pour le quart de siècle étudié, on a une moyenne de 33% d’avis recherche et de 67% d’annonces de capture/épaves. Pour le dire autrement, les deux-tiers des cas relevés viennent surtout de patrouilles de maréchaussée ratissant les campagnes, voire menant de véritables battues (la presse parle de « prise en chasse ») si l’autorité judiciaire y a recours, ou de patrouilles de police en ville ; avec tout ce que cela peut comporter d’aléatoire, on peut seulement supposer que les mailles du filet sont étroites et donc que le gros des fugitives est finalement capturé, tôt ou tard. Combien de cachettes – tant en milieu urbain qu’en milieu rural – ont été véritablement efficaces pour permettre à des fugitives de passer à travers ? On l’ignore.

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Qui sont-elles ?

Si on relève 15% de cas sans précision de « nation » – dont il faut rappeler qu’elle est d’abord liée au lieu d’embarquement des captives et ne saurait à elle-seule être une garantie d’appartenance ethnique – on a quand même 85% de cas renseignés, ce qui constitue une base intéressante pour avoir une idée de l’origine de ces marronnes. Elle est très diverse.

Les sœurs de Marronne ou fuir l'esclavage au féminin (Saint-Domingue, 1766-1790)

Le groupe le plus important est constitué des « congos » mais le terme est équivoque car, dans les derniers temps de la colonie, il a aussi tendance à signifier « africaine » et non pas seulement « congo » (au point que des annonces de ventes d’esclaves parlent de « congos francs » pour préciser qu’il s’agit bien de personnes originaires du bassin du Congo, sorte d’appellation d’origine). [7] Cela étant, on peut penser que les véritables congolaises constituent un groupe bien visible (les « mondongues » venant pour leur part de l’intérieur du bassin congolais). Les créoles représentent plus du quart de l’ensemble. Les esclaves originaires de la zone du Bénin (aradas, fons, nagos) et du Nigeria (ibos) actuels forment un sous-groupe important. On a par ailleurs plusieurs petits groupes de la côte ouest-africaine suffisamment représentés dans le peuplement pour figurer sur le graphique, et même – arrivées pour l’essentiel durant les années 1780 – des « mozambiques » ; la partie française de Saint-Domingue avait un appétit de main d’œuvre servile tellement insatiable que les navires négriers allaient même chercher du « bois d’ébène » le long de la côte Est-Africaine – entendre par « Mozambique » le littoral allant du Cap de Bonne-Espérance à Mombasa – voire dans la zone de l’océan Indien. Par « autres groupes », on a affaire à une myriade de tous petits effectifs (angola, badabam, bibi, cotocoli, cramenti, dahomet, haoussa, malé, sérère, soso, timbou…) dont la représentation effective rendrait le graphique illisible mais qui, additionnés les uns aux autres, font de cette myriade une mosaïque repérable (6% de l’effectif). En définitive, le panorama général démontre un brassage démographique considérable.

(…)

Mères Courage et leurs enfants

          L’examen des avis de recherche comme des captures peut aussi, incidemment, révéler une odieuse réalité. Laissons la presse parler. D’abord par un cas de marronnage de groupe avec l’entrée à la geôle du Cap (17 mars 1785) de « quatre nègres et deux négresses, nouveaux, congo, partis marrons de l’habitation de M. Demons, habitant à Plaisance (…) [la première] négresse sans étampe, de petite taille, âgée d’environ 13 à 14 ans, qui a le sein bas, ayant déjà fait une fausse couche, nommée Marie, parlant un peu français ; la seconde négresse nommée Félicité, courte de taille, d’une grosse corpulence, âgée de 17 à 18 ans ». Surprenant que cette pauvre Marie, déjà éprouvée, ait parlé de cette fausse couche aux gardiens de prison… Et comment, à peine pubère, s’est-elle retrouvée enceinte ? Voyons aussi le cas de « Colette, nation congo, étampée sur le sein droit DX, enceinte, âgée d’environ 16 ans, laquelle a dit appartenir à l’habitation Daux, au Quartier-Morin, arrêtée à la Petite-Anse » et placée à la geôle du Cap (26 février 1783). Autre cas, une singulière évasion en famille : « Est parti marron un nègre congo, nommé Mercure, cuisinier (…) ayant des grains de plomb dans le dos [se serait-il fait tirer dessus lors de sa fuite ?] (…) et une jeune négresse créole, rougeâtre, nommée Félicité, fille dudit Mercure, (…) âgée de 17 ans (…) nourrice d’une négritte, sa fille, âgée de deux mois et demi, appartenant au sieur Charles-Philippe Delavaud, ancien greffier du Parquet, par droit d’héritage paternel » (avis du 22 octobre 1774). Autre cas encore, celui de « Élisabeth Jenny, créole sans étampe, âgée de 17 ans (…) enceinte de huit mois (…). Elle a volé à sa maîtresse quatre douzaines de serviettes. Mme Mathon de Brotte, à qui elle appartient, prie toutes les personnes qui sauront sa retraite de la faire arrêter sans avoir égard à un extrait baptistère informe dont elle est pourvue » (11 décembre 1784 ; la propriétaire vit probablement au Port-au-Prince). Une nouvelle fois, une marronne enceinte bien jeune.

Ces cas de grossesse de jeunes filles posent une douloureuse question. Bien sûr, on peut toujours évoquer d’hypothétiques amours de jeunesse qui nous échapperaient (et quid de l’âge du mariage pour les filles en Afrique à la même époque ?), mais l’univers esclavagiste était d’une telle brutalité qu’on peut, dans la grande majorité des cas, fortement douter du scénario de la romance et bien davantage pencher pour celui de l’agression abjecte, du viol, en toute impunité. Par qui ? Le maître, un cadre de l’habitation qui aurait abusé de son autorité auprès d’une proie facile, à moins qu’il ne s’agisse d’un esclave homme (rappelons qu’existe un déséquilibre démographique non négligeable : à la veille de la Révolution, il y a 11% d’hommes esclaves en plus que de femmes) ? Pour ces quelques cas qui ressortent en filigrane de la presse coloniale, combien d’autres à jamais passés sous silence, ou presque [8], mais dont témoigne sans le vouloir la cohorte d’enfants métissés qui restent esclaves au sein des plantations ou dans quelque atelier en ville ?

Toujours est-il qu’on peut penser que les viols et la cohabitation forcée des victimes avec leurs violeurs finissent par devenir insupportables à certaines malheureuses, préférant la fuite à la continuation de pareille situation. À quoi une autre raison de fond peut aussi se rajouter : le refus que l’enfant à naître naisse esclave. Quitte à ce qu’un enfant vienne, qu’il naisse libre, « dans les bois », dans la clandestinité, avec toutes les difficultés que cela peut entrainer (cachette sûre, assistance apportée à la parturiente, et silence sur l’événement). [9]

On a un exemple particulièrement éloquent, celui de « Menzeiller, congo, ayant un enfant et étant enceinte, étampée sur le sein droit illisiblement, âgée de 25 ans, taille 4 pieds 8 pouces, ne sachant dire le nom de son maître, marronne depuis longtemps et ayant déclaré qu’elle a fait plusieurs enfants dans le bois, arrêtée au Sale-Trou » et placée à la geôle de Jacmel (21 septembre 1782). Une clandestinité assumée, depuis longtemps, et des enfants issus d’aventures en liberté. À noter que le secteur géographique concerné – au bout de la partie Ouest, dans une zone encore peu aménagée, et non loin de la frontière avec la partie espagnole – est intéressant à plus d’un titre (on y reviendra). Autre exemple, celui d’une marronne restée inconnue : « Une négresse étampée ANDRE GVILHOV (…) marronne depuis 4 mois (…) ; ladite négresse était enceinte et doit même être accouchée ; elle a déjà été prise à la Chapelle, paroisse des Verrettes ; il y a tout lieu de croire qu’elle est retournée dans ledit quartier » (avis de recherche du 10 avril 1788).

On a par ailleurs le cas de figure de la mère – parfois des deux parents [10], très rarement le père seul comme pour Mercure vu plus haut – partant en marronnage avec son (ou ses) enfant(s), souvent bien jeunes. Telle « Brigitte, négresse créole, sans étampe (…) ayant un enfant à la mamelle, se disant appartenir à un mulâtre libre demeurant au Grand-Bassin [canton du Terrier-Rouge] » capturée et placée à la geôle du Fort-Dauphin (22 juillet 1767) ; ou encore « Marianne, nation caplaou, âgée de 35 à 36 ans (…), ayant une petite négritte âgée de six mois, laquelle n’a su dire son nom ni celui de son maître » mise à la geôle de Saint-Marc (26 septembre 1770). Il est même des cas de véritable ribambelle partant dans la nature ; ainsi, « Marie, créole, sans étampe, avec trois mulâtres et un négrillon, ses enfants [trois d’un père blanc, un d’un père noir], laquelle a dit appartenir au sieur Julbin, à Plaisance » mise à la geôle du Cap (3 août 1776).

          Au-delà du contexte de violence et des aventures particulières, est-ce que le fait d’être enceinte ou d’avoir des enfants en bas âge constitue un frein au marronnage ? On pourrait le penser au premier abord, mais il se trouve, sur l’ensemble des cas recensés, qu’on a un peu plus de 1% de marronnes partant enceintes (12 pour 1 000) et presque 3% avec de jeunes enfants (29 pour 1 000) ; des chiffres non négligeables, avec comme moyenne d’âge des marronnes enceintes 24 ans (on a 64% de cas renseignés, allant – on l’a vu – de la jeune fille juste nubile à la femme en pleine fleur de l’âge, 36 ans pour le plus avancé connu) et 28 ans (à partir de 52% de cas renseignés) pour les mères « potomitan », pilier central de leur foyer, partant avec leur(s) enfant(s). Précisons encore à propos de ces départs avec enfant(s) : 41% de cas avec un nourrisson « à la mamelle », porté dans le dos ; les 59% autres avec une marmaille à entrainer dans le mouvement, ce qui est autrement plus délicat. Autre remarque : quand il s’agit de femmes enceintes, c’est que l’état de grossesse est clairement constaté par l’entourage effectuant le signalement – le maître, la maîtresse ou le geôlier –, ces marronnes n’hésitant pas à partir à un stade souvent avancé (5, 6 mois, parfois davantage, voire même « à terme » ou « sur le point d’accoucher »). Faut-il qu’elles soient robustes et toniques pour ainsi affronter la vie clandestine, avec tous les risques que cela comporte ! Par ailleurs, on observe que ces candidates au marronnage, mères ou futures mères, vivent majoritairement en milieu rural, et parmi elles le contingent le plus disposé à partir est celui des 15-29 ans, malgré l’inévitable ralentissement qu’entraînent la fatigue d’une grossesse, la charge d’un nourrisson ou la marche lente de jeunes enfants. Il est aussi de rares cas de mère partant avec des adolescents ou des adultes. [11] Et on entrevoit parfois l’intimité de la vie de certaines marronnes. Ainsi, la déveine peut s’avérer terrible pour une jeune mère en fuite, à l’instar de cette congo restée inconnue, arrêtée au Cap, entrée à la geôle de cette ville (13 février 1771) et finalement revendue épave ; l’annonce de vente (du 25 mai 1771) précise qu’elle « avait un petit enfant qui est mort trois jours après son entrée en prison ». On a presque le même cas avec cette autre inconnue, congo, âgée de 20 ans, « ayant été amenée [à la geôle du Port-au-Prince] avec un enfant mort, âgé de huit mois » (17 avril 1776), décédé durant la cavale en des circonstances qui restent inconnues. Par ailleurs, un avis de recherche (paru le 25 septembre 1790) évoque là-encore le cas d’une « négresse nouvelle, congo, âgée de 20 à 22 ans (..) ayant de gros seins encore pleins de lait (…) habillée d’une chemise blanche pour homme, d’une jupe de camaïeu jaune et un collier de corail vert au cou » partie marronne du Port-au-Prince. Enfant mort-né, ou peu après sa naissance, ce qui aurait poussé la malheureuse mère à partir ?

          Quoi qu’il en soit, qu’elles aient été victimes d’un viol ou pas, qu’elles soient parties enceintes ou avec enfants, cette frange de 4% de marronnes nous interpelle d’autant plus que le taux de natalité parmi la population esclave est très bas. Que des mères partent enceintes ou avec leur progéniture porte un coup à des effectifs qui ne se renouvèlent guère naturellement et ont toujours besoin d’être maintenus par de nouvelles arrivées de captifs ; c’est aussi une perte d’investissement pour les maîtres (de par l’obligation d’entretien prévue par le Code Noir). De tels départs montrent aussi une aspiration fondamentale à la liberté ; il ne s’agit pas seulement de fuir une punition ou une ambiance dégradée.

(…)

Eyre Crowe, Esclaves en attente de vente - Richmond, Virginie, 1861, peinture à l'huile basée sur un croquis réalisé en 1853 lors d'une visite aux États-Unis en compagnie de William Thackeray.

Eyre Crowe, Esclaves en attente de vente - Richmond, Virginie, 1861, peinture à l'huile basée sur un croquis réalisé en 1853 lors d'une visite aux États-Unis en compagnie de William Thackeray.

Aspect physique et état de santé

          Relever dans la presse coloniale les cas de femmes marronnes conduit au triste constat d’une humanité souffrante, avec 468 cas au minimum faisant montre d’un souci de santé explicité (presque 8% du total), sans compter 60 cas de maigreur importante (due à une charge excessive de travail et/ou une ration alimentaire insuffisante – auquel cas c’est d’abord la faim qui les pousserait à marronner ? [12]), donc une motivation de tragique circonstance. On a en outre 20 cas de malformation des pieds (femmes déclarées boiteuses, ou ayant la marche difficile, avec parfois la précision de « pieds en dedans » ou « en dehors ») et 7 de malformation des mains (« doigts crochus »). Est aussi indiqué un cas de fistule, sans plus de précision.

          Les marques de petite-vérole sont les plus fréquemment citées (4% du total des marronnes), maladie endémique que les propriétaires les plus éclairés commencent à combattre par la pratique de l’inoculation. On relève aussi, sur le tard, un préoccupant cas de lèpre déjà avancé, pour Perrine, mandingue, 36 ans, refusant de dire d’où elle sort, mise à la geôle du Cap, qui a « les doigts des mains et du pied droit emportés » (10 mars 1790), ce qui pose question sur ses conditions de détention alors qu’elle est touchée par un fléau vis-à-vis duquel la mise en isolement est alors la seule méthode pour éviter la contagion. Par ailleurs, nos marronnes portent sur elles le triste cortège des atteintes corporelles classiquement observées : abcès, panaris, malingres (ulcères de peau), pians (boutons purulents), « crabes », crevasses, gale, dartres ou encore lotta (mycoses) ; comme parasites, les chiques et le ténia sont présents. On relève bien des cas de dents manquantes ou gâtées, ou encore cassées, résultats d’une hygiène buccale approximative. Onze d’entre-elles sont borgnes, et les ophtalmies ou encore « taies à l’œil » se rencontrent. L’asthme, le goître, l’hydropisie, les jambes enflées, pour rares que ces phénomènes se manifestent, n'en sont pas moins présents.

          Quant à l’aspect général, si certains maîtres parlent de leurs marronnes comme ayant une « jolie figure », ou étant « bien faite », de « bonne complexion – pour les maîtres, s’agit-il simplement d’une description à but d’identification, ou tiennent-ils aussi à garder la jolie fille auprès d’eux ? –, il est aussi des « laides », et des situations de malformation (notamment pour la marche) déjà évoqués. S’il est aussi quelques cas précisés de « seins debout » pour de jeunes femmes ayant ferme poitrine, on en compte bien davantage ayant les seins « tombés » ou « plats », y compris chez des jeunes. Et, incidemment, on peut en déduire que le port de vêtement pour couvrir la poitrine n’est pas systématique, ou que même une toile grossière ou une pièce de ginga ne masque pas l’outrage des ans ou les épreuves physiques qu’impose un travail servile marquant et déformant prématurément les corps.

          De fait, l’examen des cas de ces femmes marronnes conduit à un triste constat : 286 d’entre-elles (presque 5% de l’effectif) portent des cicatrices ou des traces de blessures dont on ignore l’origine précise, mais qu’on peut considérer comme liées à l’esclavage. Outre quelques amputations de poignet voire de bras [13], pas moins de 29 malheureuses ont un doigt – ou plusieurs doigts – manquant à une main, et 4 d’entre elles à la main fort abîmée, comme par exemple « Fanchon, nation nago (…) âgée de 36 à 40 ans, estropiée de la main droite, ayant des marques de son pays au visage. Ceux qui la reconnaitront sont priés de la faire arrêter et d’en donner avis à la nommée Marie-Catherine Roger, mulâtresse libre, au Limbé » (avis de recherche du 16 mai 1778) ; ou encore, entrée à la geôle du Fort-Dauphin, Eléonore, sénégalaise, (…) âgée de 35 à 40 ans (…) estropiée de la main droite, ayant un malingre à la jambe gauche, laquelle a dit appartenir à un Maltais, marchand au Cap [commerçant sous bannière neutre du fait de la guerre ?] », ayant donc parcouru presque dix lieues avant d’être écrouée (19 juin 1781) ; ou encore Marie-Thérèse, à « la main droite morte et cassée » et placée à la geôle du Fort-Dauphin (3 août 1776).

On compte aussi 6 marronnes ayant un orteil coupé et 1 en ayant un brûlé. On relève des blessures indiquées comme telles (tête : 2, bras : 1, pied : 1, main : 1, épaule :1) ou des cicatrices diverses, sans précision quant à leur aspect (163 cas, un peu partout : front, main, jambe, visage, bras, mâchoire, œil, poitrine, sein, menton) ; parfois une arme ou un outil sont indiqués (1 coup de couteau, 4 coups de manchette – coutelas – ou de serpe). On relève aussi 53 cas de brûlures, sur des parties très différentes du corps (jambe, figure, main, sein, estomac, genou, épaule, dos) dont on peut douter qu’il s’agisse toujours d’effacer une étampe. De cette triste litanie, il apparait que les corps sont exposés à des risques non négligeables, peut-être aussi à des règlements de compte entre esclaves, voire des punitions cruelles… et illégales, infligées par le maître. On n’en sait malheureusement rien de précis de l’origine de ces blessures ou de ces violences. Outre ce qui peut se passer sur les habitations ou dans la rue, on peut ajouter que lâcher les chiens ou tirer au fusil sont aussi des moyens employés par le maître voulant lui-même arrêter une fuite. Concernant nos marronnes, on n’a pas d’indication explicite de morsures aux jambes ou aux bras, tout juste des « cicatrices » peut-être dues, parfois, à des molosses courant à leurs trousses. À propos d’armes à feu, en revanche, plusieurs marronnes en ont clairement fait les frais. Ainsi « Justine, congo, âgée de 28 ans (…) ayant une cicatrice au cou, une autre sur la joue droite et un coup de fusil à plomb sur le bras droit, arrêtée par ordre de chasse dans les hauteurs du bas de Sainte-Anne », donc entrée à la geôle du Port-de-Paix (4 octobre 1788) à la suite d’une battue en règle par la maréchaussée ; on a aussi le cas de « Jeannette, créole (…) âgée d’environ 30 ans, dangereusement blessée au bras droit d’un coup d’arme à feu, disant appartenir à M. Vaidiès, arrêtée à la Grande-Rivière » et conduite à la geôle du Cap (15 juillet 1789). Une troisième marronne, Rose, « adia, âgée d’environ 45 à 50 ans (…) ayant au front des marques d’un coup de fusil est partie marronne le 25 du mois dernier » [juillet 1787], réclamée par M. Routié, boulanger au Cap (18 août 1787) mais les circonstances de cette blessure semblent plus floues.

(…)

Étampes, châtiments, récidives et entraves

          Le marquage des esclaves par leur propriétaire est pratique courante, le contingent des marronnes recensées montre que 69% d’entre-elles – un peu plus des deux-tiers, donc – ont au moins une marque au fer (« étampage »), en général sur un sein, une épaule ou un bras. Au moins, car en cas de revente, le nouveau maître ou la nouvelle maîtresse peut aussi ajouter son identifiant propre, si bien que certaines esclaves en arrivent à cumuler les étampes. Catherine, esclave du chirurgien Aumaistre établi au Limbé, porte ainsi sur elle AUMAISTRE CHARTIER LABORDE (30 novembre 1773) ; Désirée, marronne du Cap (elle appartient au citadin Besse) a sur la peau le cumul suivant : B. POIRIER AU CAP LATOUR DUROQUE P. DE VERTIERE (14 octobre 1789) ; on peut lire le déplacement imposé à la nago Marie, du Nord vers l’Ouest, dans ses marques BARRAVLT AV CAP DVFILLON P.PRINCE (4 décembre 1776). Entre autres exemples.

          Cette pratique du marquage se serait-elle intensifiée dans le temps ? Le recensement des cas nous montre une certaine fluctuation qui semble davantage due aux aléas des captures qu’à d’autres facteurs. Peut-être peut-on y voir une relative augmentation aux lendemains de la guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique, mais l’année 1790 impose de nuancer l’hypothèse.

 

Les sœurs de Marronne ou fuir l'esclavage au féminin (Saint-Domingue, 1766-1790)

Avec ces 69% d’étampées (moyenne sur un quart de siècle), on est dans l’ordre de grandeur constaté lors d’études précédentes (sur des échantillons plus petits, cf. note 5), la proportion oscillant entre 57% et 70% selon les groupes déjà observés (le tatouage a aussi été pratiqué, mais ne semble pas avoir dépassé le succès d’estime) [14]. On peut cependant relever une certaine différence de traitement entre créoles et bossales : la proportion de créoles marronnes et étampées est légèrement inférieure à 55%, elles sont donc moins marquées que les captives directement arrivées d’Afrique (presque 73% de ce contingent). Cela étant, à défaut d’exactitude, on a une indication de la fréquence d’une telle pratique, si on part du principe que ces marronnes sont représentatives de l’ensemble des femmes réduites en esclavage (et même des hommes). Il n’y a aucune délicatesse à attendre dans un monde esclavagiste. Cette seule indication d’étampage contredit les prises de positions publiques de planteurs ou négociants en vue qui, à la veille de la Révolution, défendent pareil système comme participant de la prospérité du royaume de France et minimisent sinon réfutent le sort douloureux subi par les esclaves. [15]

De ces étampes, effectuées pour mieux identifier le propriétaire en cas de fuite de l’esclave, on en relève cependant 11% déclarées « illisibles », sans autre précision. Peut-être certaines ont-elles été mal faites, ou la cicatrisation de la peau a, progressivement, déformé les lettres au point qu’on ne sache plus les lire ; à moins que ce soit l’action de l’esclave qui l’ait rendue illisible, exemple de plus de résistance à la réduction en servitude. Toujours est-il que certaines de ces étampes (476 cas, soit 1,1% des marques) sont explicitement déclarées « brûlées », c’est-à-dire que l’esclave a, avec un bâton enflammé et dans un surcroît de douleur, cherché à effacer cette marque d’appartenance qu’elle refuse, à l’instar de la créole Marie-Françoise, fuyant Le Petit-Trou (Nippes, au Sud), qui ne porte pas moins de quatre étampes brûlées (30 août 1783). Existe aussi la méthode consistant à se frotter la cicatrice avec une noix d’acajou, se mettant ainsi la peau à vif, qu’a pratiquée Hélène, créole, en fuite de son habitation d’attache au Trou-du-Nord (13 novembre 1790).

          Quid des châtiments dont ces marronnes témoignent ? On a 212 cas explicites (3,5% du total, ou 35 pour 1000, tout compris). Le plus brutal, prévu par le Code Noir en cas de capture après une première fuite, est la perte d’une oreille et le marquage à la fleur de lys sur la joue. Elles sont 13 à avoir ainsi une oreille fendue, coupée en partie, voire entièrement, et une à avoir perdu ses deux oreilles et être fleurdelysée (la congo Marguerite, 40 ans, urbaine du Cap ; sa maîtresse – qui lance un avis de recherche le 3 juillet 1769 – dirige l’hôpital de la Providence) ; autrement dit 2 cas pour 1 000, ce qui montre que si cette cruelle sentence reste appliquée, c’est cependant aux marges, du moins en ce qui concerne la justice officielle. Mais ce châtiment reste néanmoins dans les textes, tel une épée de Damoclès qui n’est cependant pas dissuasive, même pour celles ayant perdu une oreille puisque certaines recommencent. La peine afflictive suivante (le « jarret » – mollet – coupé) ne se voit pas (tombée en désuétude ?) et, rappelons-le, la peine de mort en cas de troisième tentative a été commuée depuis 1741 en condamnation aux « galères » (entendre : travaux forcés au profit du roi). De fait, on trouve bien des récidivistes et même des multirécidivistes qui ne subissent ni mutilation ni flétrissure. En revanche, le fouet laisse des marques nettement visibles dans le dos (34 cas différents – mais est-ce seulement dû au marronnage ? [16] ) et surtout les maîtres ne manquent pas d’imagination pour poser des entraves ralentissant considérablement la marche – et donc a fortiori la course – des marronnes déjà rattrapées… mais qui ne sont pas découragées pour autant de recommencer. L’arsenal est vaste pour entraver ces récidivistes : nabot (boulet rattaché au pied, voire au cou ; 42 cas) [17], carcan (7 cas), collier de fer à une, deux ou trois branches (84 cas) auquel parfois se rajoute une chaîne au balancement bien sonore partant de ce col métallique et allant au pied, ou encore la solution consistant à relier deux esclaves par des chaînes ; on en compte 3 cas, à l’instar de ces deux inconnues parties du Cap « étampées LABORDE. P., enchaînées ensemble, [qui] sont marronnes depuis le commencement de ce mois » (28 mai 1766), ou encore de ce couple – qui n’en n’était pas à son coup d’essai – entré à la geôle du Port-au-Prince (4 février 1776) : « un nègre et une négresse, enchaînés, le nègre nommé Dubin, créole, étampé LATOISON, âgé de 14 ans, ayant un collier à deux branches ; la négresse nommée Toinette, nation arada, sans étampe, se disant tous deux appartenir à M. Latoison Laboule ». À l’occasion de l’évasion d’un groupe de sept esclaves (six hommes et une femme) du Sale-Trou, M. de Lamothe Vedel, le maître, précise que « André, mina, et Marianne, négresse congo, [sont] tous deux enchaînés, étampés BOGIER, âgés d’environ 55 ans » (1er mars 1787). On relève aussi 4 cas de port de casques en fer (est-ce aussi pour empêcher les esclaves concernées de manger de la terre ?). Reste que tout ceci n'empêche pas de nouvelles fuites pour étancher cette soif insatiable de liberté.

Métiers, talents

          L’étude comparée des cas de marronnage d’hommes et de femmes fait apparaitre une nette différence, dans le corpus dont on dispose, à propos des « talents », compétences, savoir-faire et métiers possédés par les uns et les autres. Autant le panel d’activités des hommes est relativement détaillé, autant pour les femmes on sait beaucoup moins de choses, reflet d’une époque où les tâches dévolues aux femmes restent circonscrites à quelques domaines seulement et suscitent moins d’intérêt. Si bien que sur l’ensemble du groupe ici étudié, juste 155 cas (2,3%) contiennent précision d’une compétence (parfois deux, voire trois cumulées : 31 cas), et le peu que nous avons concerne prioritairement le milieu urbain. Sans surprise, ces activités sont d’abord en lien avec le travail de maison ou un commerce en ville. On compte ainsi 28 blanchisseuses (12 cumulent cette compétence avec un autre talent domestique, parfois de commerce, comme la martiniquaise Mérencienne, 30-35 ans, couturière, blanchisseuse et marchande au Cap, selon un avis de recherche du 7 octobre 1767), 4 repasseuses, 15 couturières, 11 cuisinières, 7 domestiques. Inattendue, se distingue la figure de l’esclave marchande, commerçante ou prétendue telle, parfois nommée « pacotilleuse ». Elles sont en nombre (71), on les voit vendre toutes sortes de marchandises (alimentation fraîche ou sèche – poisson, herbes potagères, huile, légumes, œufs, salaisons, volaille, pain… –, ou encore vaisselle, quincaillerie, savon, charbon, toile…) si bien qu’elles connaissent du monde et les annonces laissent entendre qu’elles sont aussi connues dans leur secteur géographique d’activité ; peut-on les imaginer quittant la ville au-devant du jour, sur la tête un plateau bien chargé, sillonnant à pied les chemins pour vendre leurs articles, colportant tout haut nouvelles et on-dit – peut-être aussi tout bas quelques confidences ou arrangements entre particuliers – et un soir ne pas rentrer ? Quelques exemples : Marie, marchande de pain place de Clugny (le grand « marché des nègres » quotidien, au Cap) (5 avril 1777), Fanchette « marchande connue » au Cap (29 octobre 1774), Modeste, faisant du commerce entre Léogane et le Port-au-Prince, sans lien avec l’activité de son maître – capitaine au régiment du Port-au-Prince (9 mars 1774) – ou encore Médée, qui pratique un commerce de salaisons dans la plaine Cul-de-Sac, partie du Port-au-Prince, selon l’avis passé par Mlle Texier, sa propriétaire (17 octobre 1780) [18]. Guitonne, congo, travaille « à la journée » entre l’Arcahaie (sa maîtresse, la mulâtresse libre Joséphine Carzin, y est habitante) et le Port-au-Prince, puis disparait un beau jour (5 août 1789). Deux autres marronnes sont indiquées comme travaillant « à leur compte » [19] (telle Marie, 24 novembre 1778, au Port-au-Prince, qui s’évade en couple). En résumé, ces quelques cas soulignent que les esclaves commerçantes peuvent jouir d’une certaine liberté de mouvement, charge à elles de rapporter à leur maître ou maîtresse le produit de leurs ventes. Belle occasion aussi pour, après avoir gagné la confiance du (ou de la) propriétaire, se faire un jour la belle.

Dans le secteur de l’artisanat, on relève 1 matelassière, 1 brodeuse (avis du 14 février 1784 : Madeleine créole, couturière et brodeuse, partie de l’habitation Lavallée à Nippes, « parlant bien français et ayant été élevée à Paris », ayant donc bien des choses à raconter sur la France… comme trois autres marronnes dont il est par ailleurs précisé qu’elles ont séjourné voire acquis une formation dans le royaume [20]), 1 confiseuse et 10 perruquières. On relève aussi 3 nourrices – ce n’est pas un savoir-faire mais un état circonstanciel – probablement placées par leur maître ou maîtresse chez une connaissance qui en exprime la demande, selon une habitude bien ancrée à l’époque tant dans le royaume que dans les colonies, pour des milieux soucieux de tenir leur rang ou leur notabilité ; quid de la situation précise de Zaïre, nourrice chez la libre de couleur Geneviève Penot (habitante au canton rural de Belair, paroisse du Port-au-Prince) qui file en « ayant laissé un enfant de quatorze mois » (7 mai 1785) [21] ? On note aussi trois accoucheuses, dont une, la créole Manon, a fait son apprentissage avec « madame Cottin », la très réputée sage-femme mulâtresse libre du Cap (20 octobre 1778) au point d’être appelée « Madame » et non « la nommée » comme il était d’usage pour les libres de couleur.

          A contrario, malgré un nombre de marronnes qu’on peut penser conséquent, les avis de recherche concernant le milieu rural ne sont explicitement clairs quant aux « talents » que par une hospitalière (Anna, 52 ans, tenant l’hôpital – dispensaire – d’une habitation, qui « sait très bien saigner », partie de l’habitation Pescay au Piment (canton du Port-Margot), exemple entrainant Télémaque, mesurade, 38 ans, à faire de même quelques jours plus tard (15 octobre 1783) ainsi que par deux « négresses de place », Marie-Louise et Félicité, âgées de 30 à 35  ans, s’évadant avec Michel, cuisinier, 30 ans de l’habitation Réaud, au Dondon (31 juillet 1769) ; Marie-Louise est capturée avec un certain Basile, tous deux placés à la geôle du Cap, le 20 novembre suivant). On compte aussi une « négresse de jardin », signalée comme étant aussi blanchisseuse : Marie Catin, créole, 40 ans, d’une habitation à Aquin, cas sur lequel on reviendra plus loin (3 juillet 1788). C’est finalement très peu d’exemples clairs ; on peut cependant penser que le contingent de marronnes ayant le corps déjà éprouvé par accidents ou blessures (dus aux travaux agricoles) sous-entend que les marronnes issues des campagnes sont nettement plus nombreuses. Malheureusement la documentation, reflet de son époque, reste peu loquace au sujet des compétences précises.

(…)

© Jean-Louis DONNADIEU Agrégé d’histoire-géographie, enseignant au Lycée Ozenne de Toulouse, docteur en histoire. 

Derniers livres parus : L’ombre de Makandal, Paris, éditions du 81, 2024 (roman policier historique) ; Toussaint Louverture : esclave, affranchi, maître de Saint-Domingue, Delmas/Port-au-Prince, C3 éditions, 2025 (biographie).


a[1] Pour les hommes, les annonces de capture montrent que certains maîtres osaient aussi faire preuve de mauvais goût : on relève l’existence d’un « Marron », d’un « Tu-me-quitteras » et même de trois « Liberté » (ou « La Liberté »). Des esclaves qui ont pris leurs maîtres au mot. Et si on veut faire un peu d’humour grinçant, plusieurs propriétaires du Port-au-Prince ou de la plaine du Cul-de-Sac dont certaines esclaves sont parties marronnes répondaient au patronyme de… Léchapé.

a[2] Yvan Debbasch, « Le marronnage ; essai sur la désertion de l’esclave antillais », L’Année sociologique, Paris, PUF, vol 12, 1961, p 1-112  et vol.13, 1962, p. 117-195 ; Gabriel Debien, Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIe-XVIIIe siècles), Gourbeyre, Société d’Histoire de la Guadeloupe/Fort-de-France, société d’Histoire de la Martinique, 1974 (réédition 2000) ; David Geggus, « On the Eve of the Haitian Revolution: Slave Runaways in Saint Domingue in the Year 1790 », Out of the house of Bondage, Runaways, Resistance and Marronage in Africa and the New World (édited by Gad Heuman), Abigdon-on-Thames, Routledge, 1986 ; du même auteur, « Le soulèvement d’août 1791 et ses liens avec le vaudou et le marronnage », Michel Hector (dir.), La révolution française et Haïti : filiations, ruptures, nouvelles dimensions, vol.1, Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1991, p. 60-70 ; Jean Fouchard, Les marrons de la liberté, Port-au-Prince, Paris, éditions de l’Ecole, 1972 (réédition Port-au-Prince, Henri Deschamps, 1988) ; Carolyn Fick, The Making of Haiti, The Saint Domingue Revolution from Below, Knoxville, The University of Tennessee Press, 1990 ; Crystal Nicole Eddins, Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution, Collective Action in the African Diaspora, Cambridge, Cambridge University Press, 2022.

a[3] Plus précisément 170 000 (peut-être 180 000) esclaves dans le Nord (avec un rapport 9 hommes pour 7 femmes), 168 000 dans l’Ouest (rapport 8 hommes pour 7 femmes), 114 000 dans le Sud, rapport 8 hommes pour 7 femmes). Au total (452 000), on obtient 44,5% de femmes pour 55,5% d’hommes esclaves.

 


a[4] Je renvoie à mes sujets précédents :  « Invisibles parmi les invisibles : ces esclaves des sphères coloniales anglo-saxonne, néerlandaise, espagnole, portugaise, scandinave, ou d’autres colonies françaises, devenus marrons à Saint-Domingue (1766-1791) », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe n°195, mai-août 2023, pp. 37-89 ; « Esclaves marrons de propriétaires libres de couleur : regard croisé sur deux groupes méconnus (Saint-Domingue, 1766-1791) », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe n°196, septembre-décembre 2023, pp. 66-99.

a[5] Sur le sort des femmes esclaves, se reporter à l’étude déjà ancienne mais fondamentale d’Arlette Gautier Les Sœurs de Solitude, parue en 1985 (rééditons Presses Universitaires de Rennes, 2010).

a[6] Il y a parfois un décalage important entre le moment supposé du départ et la date du journal, quand les maîtres mettent des semaines sinon des mois avant d’effectuer leur signalement, mais se référer à la date de publication reste le seul moyen de pouvoir retrouver le cas ; le nombre de décalages de ce type reste cependant faible.

 


a[7] La question de l’influence des « congos » fait l’objet d’un débat entre ceux qui l’estiment essentielle pour les racines de la Révolution haïtiennes et ceux qui la tempèrent. Le recensement des « nations » des marronnes penche pour la tempérance. Sur ce débat, voir David Geggus, « Kongomania and the Haitian Revolution », The Americas 81:2 (2024).

a[8] Dans son livre réquisitoire Le système colonial dévoilé (paru en 1814 au Cap), le baron de Vastey cite le cas (p. 40-41) du colon Poncet, habitant au Trou-du-Nord, qui s’était livré à un inceste avec sa fille esclave mulâtresse et a été assassiné par les frères de cette malheureuse… qui étaient aussi ses propres enfants. Les assassins parricides sont morts roués vifs. Des pages 40 à 61 de ce livre, Jean-Louis Vastey, dit baron de Vastey (1781-1820), réunit une liste d’abominables sévices que certains maîtres, par justice privée, ont infligé à leurs esclaves.

a[9] Sans oublier que les enfants nés dans de telles conditions ou étant partis très jeunes avec leur mère étaient considérés comme esclaves par les autorités coloniales (les libres de couleur devaient posséder la preuve officielle de leur affranchissement). C’est le sort qui arrive à la créole Madeleine, créole, âgée d’environ 24 ans, « paraissant enceinte, trapue, se disant marronne dès son enfance, et n’avoir jamais su le nom de son maître », mise à la geôle du Petit-Goâve (24 juin 1790).

a[10] « Jean-Louis, congo, âgé de 34 ans, petite taille, Madeleine, congo, taille ordinaire, âgée de 30 ans, marrons avec leurs deux enfants [Philippe et Baptiste] dans la nuit du 4 au 5 du courant [avril 1785], de l'habitation Lamahotière à la limite de Plaisance, paroisse des Gonaïves : le nègre est étampé FB, la négresse IB, les enfants sans étampe, dépendants de la succession de la veuve Bernard N.L. laquelle succession se trouve entre les mains de Chaillou de Kermouster, pour avoir acheté tous les droits et prétentions successifs du nommé Jean-Jacques Bernard, N.L., son fils, qui s'est jusqu'à présent, seul porté héritier de sa mère, Ceux qui en auront connaissance sont priés d'en donner avis à M. de Kermouster, sur ladite habitation, ou à M. Bressant, notaire, aux Gonaïves. Il y aura récompense. On se promet de la part des cohéritiers, qu'ils ne favoriseront pas lesdits nègres dans leur marronnage. On soupçonne qu'ils sont allés vers la Brande pour se rendre peut-être, de là, au Moustique. Ils étaient, dit-on, précédés de quelqu'un monté sur un mulet, ce qui ferait croire qu'ils ont été soutirés [enlevés] » (20 avril 1785). Cette petite famille, restée dans les environs, est capturée un peu moins de deux mois plus tard et placée à la geôle du Port-de-Paix (15 juin 1785). Dans d’autres cas, sans être sûr, on peut supposer avoir affaire à un noyau familial. Ainsi, entrés à la geôle du Cap : « une négresse nago nommée Catherine, étampée sur le sein droit IxG, âgée d’environ 45 ans, une négresse créole nommée Marie, étampée sur les deux seins G, âgée d’environ 12 ans, et un nègre nago nommé Jean, étampé sur le sein droit IxG, âgé d’environ 40 ans (…) se disant tous les trois appartenir à M. Gaxard, habitant à l’Acul » (17 mai 1769).

a[11] Par exemple Pélagie, griffonne de 40 ans, « partie marronne de l’habitation de Madame veuve Bertole aux Côtelettes [canton de Limonade], avec son fils nommé Lagroute, griffe, âgé de 22 ans » (avis de recherche du 17 mars 1787).

 


a[12] On en a un cas explicite par l’avis de recherche suivant (du 2 mars 1785) : « Dans les premiers jours de décembre dernier [1784] il est parti marron sept nègres et une négresse, et le 14 du mois dernier trois autres nègres et une négresse, tous de l’habitation Boulainvilliers, aux Fossés [Cul-de-Sac], dont deux desdits nègres ont été pris le 22 du mois dernier sur l’habitation Trutié de Vaucresson, au Lamentin [canton du Port-au-Prince] et ont déclaré que tous les autres se retirent pendant le jour dans les bois du bord de la mer ou aux environs, et les nuits volent les vivres de cette habitation et autres circonvoisines ».

a[13] On relève quatre marronnes ayant subi la perte d’une main, telles la créole Catherine, « étampée sur le sein droit, autant qu’on a pu le déchiffrer, AV, ayant la main droite coupée, et se disant appartenir à M. de Fleury » (geôle Fort-Dauphin 20 janvier 1768), ou encore la créole Marie, « ayant le poignet gauche coupé, âgée d’environ 40 ans, laquelle a dit appartenir à M. Simon, habitant au Limbé » (geôle du Cap, 28 mars 1772). Le sort de « Rosalie, rada, étampée sur le sein gauche illisiblement, âgée de 22 ans, rouge de peau, ayant les poignets coupés, se disant de l’habitation Gareché, à Léogane, affermée à M. Pariseau » est encore moins enviable, ayant perdu ses deux mains, vendue épave à Léogane (1er février 1783). Sans oublier deux cas de marronnes ayant perdu un bras, dont Catherine (ou Marie-Catherine), conduite à la geôle du Cap, « âgée d’environ 35 ans, manchote du bras gauche » ; marronne récidiviste, elle finit épave (31 août 1776). Le côté lacunaire des annonces ne donne pas de précisions quant à l’origine de ces amputations, probables accidents du travail (notamment en poussant les cannes à sucre face aux rouleaux métalliques du moulin devant les broyer). Rappelons par ailleurs que c’est après un accident qui l’a rendu manchot que l’esclave Jean-François, dit Makandal, a démarré sa carrière de marron et semé la terreur de par sa réputation d’empoisonneur (brûlé vif au Cap en 1758).

 


a[14] On trouve cependant une proportion de 79%, soit un peu plus des trois-quarts pour le (petit) échantillon de 524 esclaves marrons originaires de l’océan Indien ayant marronné essentiellement dans les années 1780. Voir mon article « Temps court mais long combat : le marronnage à Saint-Domingue d’esclaves issus de la zone océan Indien (1766-1791) » ; Actes (à paraître) du colloque « Le temps : nouveau chantier de l’histoire carcérale » de l’association Kartye Lib, Le Tampon (La Réunion), 23-28 avril 2024.

a[15] Voir par exemple la Lettre d’un créole de Saint-Domingue à la Société établie à Paris sous le nom d’Amis des Noirs (signé : Belin de Villeneuve) – à Paris, 1789. Consultable en ligne sur le site de la Bibliothèque nationale de France, lien : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9796463r/f351.item

a[16] Est-ce le cas de « Rosette, étampée 4 fois sur la poitrine DVHAR, âgée d’environ 30 ans (…) partie marronne avec un carcan à trois branches, n’étant pas encore guérie des coups de fouet qu’elle a reçus depuis peu » (avis de recherche du 22 juillet 1770 passé par Mme Duhart Juson, habitante au Dondon) ? Des coups qui n’ont pas eu d’effet dissuasif, voire auraient provoqué ce marronnage…

a[17] Voire une double peine, comme dans le cas de Catherine, arada, « étampée illisiblement sur le sein droit, âgée d’environ 40 ans, ayant un nabot à chaque pied, avec un bout de chaîne et se disant appartenir à M. Calmar, au Dondon », entrée à la geôle du Cap (13 janvier 1770).

a[18] Ces cas touchent surtout le milieu urbain, mais le milieu rural est aussi concerné, à l’exemple de Cécile, « fort connue » dans son secteur (marronne de l’habitation Beaubrun, au Borgne) (avis du 25 janvier 1783).

a[19] Cette situation d’esclaves commerçantes, ayant liberté de manœuvre et devant rapporter le produit de leur vente à leur maître ou maîtresse, est en infraction flagrante avec les articles 15 et 16 de l’arrêt de règlement du Conseil du Cap du 7 avril 1758 « touchant la police des esclaves ». Ces dispositions sont rappelées par le Supplément aux Affiches Américaines du 19 novembre 1785 (qui reproduit les articles en question, dont il est aussi annoncé une diffusion plus large par voie de presse ou d’affichage. Ce rappel montre que l’interdit de 1758 n’était guère respecté. Voir aussi Médéric Moreau de Saint-Méry, Loix et constitutions des colonies françaises de l’Amérique sous le vent, tome 4, p. 225-229.

a[20] Telle Rosette, créole, « dix ans en France », vivant au Cap, propriété du bijoutier Pilliard (23 novembre 1771). Le séjour en France n’aiguiserait-il pas des idées d’émancipation ?

a[21] Le sien ou celui qu’elle avait à nourrir en plus du sien ? La documentation ne dit rien de plus. Les deux autres nourrices mentionnées sont : Caroline, nago, 20 ans, aussi perruquière, appartenant à la quarteronne libre Georgette, citadine du Cap, partie avec Rosine, nago, 35 ans, blanchisseuse (22 novembre 1788) ; et Françoise, créole de 20 ans, nourrice, propriété de Marguerite Colas dite Maille, libre de couleur au Cap (26 février 1783 ; Françoise est capturée deux mois plus tard et placée à la geôle du Fort-Dauphin 23 avril 1783). Aucune mention de leur propre enfant ne figure dans ces avis de recherche. S’il peut y avoir soupçon d’abandon d’enfant, cela pose question sur la manière cet enfant a été conçu, dans quelles circonstances la mère l’a accepté (ou pas) et quel cas de conscience a peut-être été le sien avant de prendre la décision de fuir. On peut aussi avoir le scénario contraire, quand on voit le cas d’une « négresse de nation ibo, rougeâtre de peau, la figure mauvaise, étampée sur l’estomac MP GIMBERT, ayant sur les tempes et au milieu du front des marques de son pays ; ladite négresse se dit marchande et se retire ordinairement à la Marmelade, sur l’habitation du nommé Rey Gaillard, m.l. où elle a un enfant » (avis du 18 décembre 1790). S’agirait-il à la fois de retrouver son enfant et le père ?

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